Le Quartier Résidentiel
La famille de Steven vivait heureuse et prospère depuis deux ans dans la quatrième
résidence pavillonnaire du pays avec leurs vingt-deux voisins quand cette histoire
commença.
Steven avait deux parents, ce qui était devenu suffisamment rare dans le monde à cette
période pour susciter l'admiration et la curiosité de tout le voisinage - le progrès et les
lettres de menace avaient rendu les familles monoparentales omniprésentes dans le comté,
tandis que les autres avaient tendance à se cacher dans des cabanes forestières. Son père,
Jacques, était âgé de quarante-deux ans, et sa mère en avait cinquante-deux ; quant à lui,
c'était un imbécile, ce qui devrait vous donner une indication suffisamment claire de son
âge.
Ce jour-là, il rentrait du lycée tout sourire, heureux de pouvoir ramener à ses parents
l'honorable note d'un treize sur vingt en philosophie. Arrivé dans le quartier de la résidence
où il vivait, il se lamentait justement de ne pas avoir de moyen de transport plus rapide que
ses jambes quand il vit, appuyée sur le mur de l'une des maisons, une splendide moto
rouge. Dans la tête de Steven se déclencha tout un mécanisme - qui devait être rouillé,
depuis le temps qu'il n'avait plus servi. Il commença par se demander à qui appartenait
cette maison ; mais il avait beau fouiller dans les recoins les plus sombres de son cerveau, il
ne voyait pas qui pouvait bien habiter là. Et c'était le principal, l'habitant ne pourrait pas le suspecter sans savoir son existence.
Steven pesa le pour et le contre, et envisagea de plus en plus sérieusement de dérober
l'engin. Cependant, dans un honorable élan de prudence, il décida d'aller jeter un œil sur le
nom de la boîte aux lettres.
Il s'approcha de la maison, franchit le pas de la pelouse, et se pencha sur ladite boîte :
"W.Agneau".
"En voilà, un charmant nom !", pensa à haute voix Steven ; et, jugeant sur le nom de Mr
Agneau qu'il ne pourrait pas être bien dangereux en oubliant complétement l'existence du
film Le silence des agneaux, il prit la décision une bonne fois pour toutes de voler la moto.
Steven avança vers le véhicule, regarda autour de lui s'il n'y avait personne, et enfourcha
l'appareil. Après avoir farfouillé un peu les fils, elle fit un boucan du tonnerre en démarrant,
ce qui fit sursauter notre imbécile de protagoniste, qui faillit en tomber. Il démarra en
trombe, et la moto quitta vite le parterre de M. Agneau pour atterrir sur la route du quartier
pavillonnaire.
Steven, les cheveux au vent, arborait un grand sourire de fierté, mêlé avec un peu
d'appréhension : il n'avait en effet pas pensé au facteur "discrétion", qui pourtant s'avère
souvent bien utile dans le milieu du vol. Cette moto faisait un bazar monstre, et il eut l'idée
de la diriger en-dehors du quartier pour éviter qu'on le reconnaisse sur un véhicule qui,
comme chaque voisin s'en doutait, était loin de lui appartenir.
Néanmoins, sans qu'il ne comprenne pourquoi, Steven sentit quelque chose se bloquer dans
la moto...et n'entendit d'un coup plus aucun bruit. La moto s'était arrêtée juste à la sortie de
l'endroit qu'il voulait quitter, et si brusquement qu'il en avait été éjecté sur l'arbre qui se
trouvait à côté, la tête la première. Steven était solide, cependant, et cela ne l'assomma pas ;
mais il se retrouva allongé par terre, sans pouvoir bouger davantage que ses yeux. Voulant
tout de même comprendre ce qui venait de se passer, il regarda la moto, et constata qu'un
énorme bâton ressemblant comme deux gouttes d'eau à un javelot en métal transperçait la
roue avant.
Cela expliquait l'arrêt de la moto. Par contre, rien n'expliquait encore la présence du javelot
de fer dans la roue ! Enfin ; ça, c'était avant qu'un immense bonhomme avec un éventail de
mitraillettes dans le dos et un lance-grenades dans la main droite apparaisse dans le champ
de vision de Steven. L'homme paraissait tout paniqué en voyant l'état du jeune homme à
terre qui avait volé sa moto ; ce qui, dans un sens, était assez comique quand on voyait son
attirail, mais qui était aussi un chouia inquiétant pour notre héros, qui commençait à se
demander de quoi il pourrait bien avoir l'air. Le type s'approcha de Steven, et commença à
lui parler.
"Ouhlala, non, pas encore...vous allez bien !? Vous voulez un verre d'eau !?- Je...qui êtes-vous ? Que s'est-il passé ?- Walter Agneau, j'ai voulu vous arrêter parce que vous voliez ma moto, je pensais pas vous amocher à ce point !- ...À quel point ?- Non non non ! C'est pas ce que je...et mince. Pardon, pardon, je m'excuse ! Faut vraiment que je pense à rentrer ma moto, ça fait deux fois aujourd'hui que je tue involontairement quelqu'un qui voulait me la voler...
- QUOI !?
- C'est...non, c'est pas ce que je voulais dire ! Vous n'allez pas mourir ! Vous allez voir, on va vous sauver ! Remarque, c'est aussi ce que j'avais dit à l'autre type...
- ARRÊTEZ IMMÉDIATEMENT DE ME RÉCONFORTER !
- D'accord, d'accord...vous connaissiez bien Jacques ?
- Jacques ?
- Jacques Fraise, qui a aussi voulu me voler ma moto, ce matin !
- Oui, c'est mon - vous dites connaissiez ?
- Oups, j'ai encore gaffé. Bon, je vais vous laisser, je crois que je ne fais qu'empirer votre
état. Pardon, encore pardon !"
Walter était d'une maladresse sans nom et était parfaitement honnête quand il s'excusait. Il
n'avait pas voulu assassiner Jacques, mais avait utilisé son javelot de fer sans être conscient
de sa puissance et de sa force sans égal - et en laissant Steven à son sort, il ignorait que lui
aussi allait mourir.
Agneau reprit sa moto et roula jusqu'à chez lui, où il pleura toutes les larmes de son corps
après avoir rangé sa moto au garage, à l'abri des regards. Il s'en voulait tellement qu'il
n'arrivait pas à se débarrasser spontanément de ses regrets, chose qui l'agaça au plus au
point. D'habitude, il réussissait sans peine à canaliser sa colère, mais là, il était dans un cas de force majeure ; et, furieux, donna une pichenette à sa lampe, qui se brisa en mille
morceaux immédiatement.
"OH NON ! LE CADEAU DE WALLACE !".
La perte du cadeau de Wallace fit pleurer Walter de plus belle, qui balançait maintenant de
grands coups de poing sur la table du salon, ne répondant plus de rien.
Pendant ce temps-là, au domicile des restes de la famille Fraise...
Shelley, la mère de feu Steven et la femme de feu Jacques, s'impatientait. Il était déjà dix
huit heures vingt, et ni son mari ni son fils n'était encore rentré. Elle avait pourtant préparé
des boulettes suédoises, et trouvait inadmissible ce manque de considération pour les
boulettes de la part de sa famille ; elle envisagea un temps de mettre un film pour se
changer les idées, mais un coup de téléphone la coupa de sa réflexion. Shelley sauta sur lui
et lui ferma le clapet en décrochant.
"Allô ?
- Bonjour, madame. Je suis bien au domicile des Fraise ?
- Oui, que puis-je pour vous ?"
Quand elle eut dit ça, un rire étouffé mais sincère parvint à ses oreilles. Ayant déjà souffert
par le passé des polissons qui se moquaient de son nom de famille, elle raccrocha de suite,
mais le téléphone sonna à nouveau.
"OUI !, dit-elle d'un ton exaspéré.
- Pardon pour tout à l'heure. Ici la police, madame.
- La police ? Pourquoi donc ?
- On a retrouvé votre mari et votre fils sous un arbre.
- ...quoi ? Bon, dites-leur de revenir.
- Je peux toujours essayer, mais je ne vous garantis rien.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Dans l'état où ils sont, je doute qu'ils me répondent. Leur crâne n'existe presque plus.
- Jacques ? Steven ? Ils sont morts ?
- C'est exactement ça.
- ÇA SUFFIT ! PASSEZ-MOI LE COMMISSAIRE !
- Le commissaire ?
- OUI !
- Connais pas."
Le policier raccrocha. Sous le choc devant tant d'incompétence et de cruauté, Shelley fut
pour le moins désappointée et pensa d'abord à une mauvaise blague. Elle se résolut alors à
les attendre tous deux, qui n'allaient sûrement pas tarder à rentrer, sur le canapé en
regardant un film. Elle s'endormit alors devant un film de Kung-Fu et se réveilla le lendemain
matin sans comprendre pourquoi elle était seule dans sa maison.
Ce fut quand elle lut le journal que Shelley apprit qu'elle allait rester seule bien longtemps ;
l'article parlait d'accident de moto, mais elle savait qu'aucun des défunts membres de sa
famille n'avait de moto - en revanche, elle se doutait de ce qui avait pu se passer. Elle avait
remarqué la moto rouge toute neuve devant la maison de Walter Agneau le jour d'avant...
Shelley eut d'un coup un immense ressentiment envers Walter, et promit auprès d'elle
même de venger sa famille. Se souvenant du film devant lequel elle s'était endormie, sa
décision fut vite prise : elle allait devenir une grande maître du Kung-Fu, aussi longtemps
que cela puisse lui prendre, et régler son compte à son voisin qui avait tué son mari et son
fils. Elle sortit une interjection en chinois, et jeta le journal par terre.
Pendant des mois et des mois, Shelley s'enferma dans son garage à une fréquence d'environ
quatorze heures par jour à pratiquer ce célèbre art martial. Elle avait même engagé un
professeur dont les tarifs n'avaient rien de raisonnable, bien qu'ils fussent mérités. Grâce à
la vengeance, la plus puissance source de motivation du monde avec la hâte de se
débarrasser d'un professeur qui nous coûte trop cher, elle arriva en six mois ceinture noire et
put sommer son prof de fiche le camp.
Nous étions le vingt-cinq décembre quand elle se leva armée d'une motivation sans nom, se
sentant prête pour affronter Walter, l'homme qui lui avait pris sa famille.
On n'avait jamais vu quelqu'un beurrer ses tartines avec tant de classe. Shelley était
déterminée à se venger de la manière la plus violente et douloureuse possible ; et tandis
qu'elle pensait à toutes sortes de boucheries sans nom, Mr Agneau nettoyait ses parterres
de fleurs d'hiver habillé de son tablier du week-end en chantonnant un air de Noël. Espérant
que le père Noël passerait le voir cette année (même s'il n'était jamais passé, Walter ne
baissait pas les bras), il avait préparé de pleines platées de biscuits en tous genres et avait
décoré sa maison comme un forcené. Après son jardin, il lui restait encore à épousseter sa
collection d'armes à feu ; aussi retira-t-il son tablier avant de rentrer dans sa maison sans
remarquer la femme à l'air dingue qui se cachait dans ses buissons.
Walter posa ses clés dans le bol fleuri de l'entrée, et alla chercher un chiffon humide. Puis il
descendit dans sa cave, et alluma l'interrupteur.
Une à une, les lampes s'allumèrent, éclairant tour à tour une grande lignée de mitraillettes,
de lance-grenades, de fusils à pompe, de AK-47, revolvers et autres armes à feu toutes
numérotées, étiquetées et datées. Shelley, pendant ce temps-là, arrivait en bas de l'escalier
de la cave sur la pointe des pieds. Walter prit son chiffon imbibé d'eau chaude, et
commença à frotter son bazooka étiqueté "Bazooka, 1940" lorsqu'il entendit un cri venir du
pas de la porte de la pièce.
"HAHA !"
Réactif, il se retourna sur l'instant et vit une femme habillée étrangement au regard
déterminé prenant une pose de Kung-Fu. Sceptique quant aux intentions de l'intruse, il
réagit très vite et lança avec une précision étonnante son chiffon d'eau chaude directement
sur le visage de Shelley, qui poussa un cri digne des plus grands films horrifiques. Profitant
de ce court instant de répit, Walter se retourna et saisit l'un de ses revolvers, qu'il braqua
sur l'intruse, qui vit après s'être débarrassée du chiffon qu'elle était en mauvaise posture. Ne
craignant pas l'arme de Walter, elle sauta sur le parquet ciré et glissa jusqu'à lui pour lui
asséner un immense coup de pied. N'ayant pas eu le temps de faire quoi que ce soit, il le
reçut violemment et tomba sur le sol tandis que Shelley continuait à le taper sans répit.
"Aïe !
- TIENS ! ET TIENS !"
Contrarié par la situation, Walter comprit qu'il avait besoin de l'immobiliser le temps qu'elle
veuille bien lui expliquer ce qu'elle faisait là et pourquoi elle le victimisait, au juste. Comme elle était assise sur les jambes de notre Hercule de bonne volonté, celui-ci souleva sa jambe
droite de toute sa force, ce qui la projeta par-dessus lui sur une armoire de munitions au
fond de la pièce.
"Oh non ! Désolé !"
Walter se leva et courut vers elle pour voir si elle allait bien, prenant le temps de lui tenir les bras et les jambes histoire qu'elle arrête un peu de le frapper.
"LÂCHEZ MOI ! MAIS LÂCHEZ-MOI !
- Attendez ! Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous voulez ?"
Encore plus énervée de constater que Mr. Agneau ne la reconnaissait pas, Shelley se
débattit de plus belle pour lui mettre la pâtée de sa vie ; mais rien à faire, elle n'arrivait pas à se dépêtrer de ses paluches de trente centimètres.
"FRAISE !"
Walter explosa de rire face à cette situation d'un ridicule frappant, avant de se souvenir que
Fraise était le nom de famille des deux bonshommes qu'il avait tué sans en faire exprès huit
mois plus tôt.
"Ah !
- SALAUD ! SALAUD !
- Attendez, laissez-moi au moins m'expliquer !
- NAN !
- S'il vous plaît !
- NAN ! NAN !"
Bon. À partir de là, Walter voyait qu'il était difficile de dialoguer avec cette personne qui
beuglait sans rien vouloir savoir sur rien. La solution qui lui parût évidente fut de lui tapoter la tête ; mais depuis le temps, il avait compris qu'il était d'une grande force et qu'il risquait de la tuer en essayant de la réconforter. Aussi opta-t-il pour l'idée de lui crier dans les oreilles.
"EH !"
Cela la subjugua, et il pût enfin lui parler.
"Écoutez, c'était un accident ! J'ai pas fait exprès, okay !? Ils ont foncé contre un arbre avec
ma moto, il fallait que je les arrête !
- ...Non.
- Mais vous savez dire que ça !?
- Non.
- ..."
Shelley, regardant le visage de Walter, constata que ses yeux étaient humides et que des
larmes lui atterrissaient dessus.
"Lâchez-moi, je reçois des larmes.
- Oups, pardon."
Walter lâcha sa voisine et recula en essuyant ses larmes.
"Désolé, désolé, désolé, désolé, dé-
- LA FERME !
- Désolé.
- Attention !
- Oups, dé- euh..."
En se relevant, Shelley repensa à toutes les possibilités de meurtres qu'elle avait imaginé
pendant ces huit mois ; sauf que cette fois-là, elle avait Walter devant ses yeux. Peut-être y
était-elle allée un peu fort. Il était exact qu'elle n'avait jamais essayé de reconsidérer tout
ça. Elle n'avait jamais vraiment vu son voisin face à elle, surtout en train de pleurer comme il
le faisait. Shelley ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais se ravisa et partit.
Walter, heureux d'avoir pu convaincre Mme Fraise qu'il n'avait pas fait exprès, sourit et se
moucha un coup, laissant s'échapper un grand bruit de trompette.
Shelley, elle, avait fini de remonter les escaliers ; et une fois dans le salon, se stoppa net et tourna la tête vers l'emplacement du garage. De la cave, Walter entendit sa moto démarrer
et partir du quartier pavillonnaire - mais il n'essaya pas de l'arrêter et ne fit que rire,
heureux pour sa voisine qui venait de faire une belle acquisition.
Mme Fraise fit ses affaires et les posa sur la moto.
Elle quitta la résidence et entreprit de passer le reste de sa vie à voyager sur sa nouvelle
moto rouge - sa toute nouvelle Harley Davidson. Mr Agneau continua à vivre dans le
quartier pavillonnaire et à entretenir son jardin et sa collection d'armes à feu.